George ORWELL - 1984
1948
Soyez-en sûr, un écrivain, selon la formule de Pablo Neruda, est « né pour naître, pour retenir le pas de tout ce qui s’approche », de tout ce qui cogne à sa poitrine. George Orwell naît donc une première fois. Eric Blair de son vrai nom.
Un 25 juin 1903, à Motihari, au cœur de l’Empire britannique. Son père, fonctionnaire, est chargé de la régie de l’opium. Son arrière-grand-père a fouetté plus d’une génération d’esclaves. En Jamaïque. Lui-même, après d’honnêtes études, élève boursier brillant puis médiocre, mais médiocre car rebelle, cire les bancs du prestigieux collège d’Eton. Un temps, il eut un certain Aldous Huxley comme professeur.
Écrit-il déjà à cette époque ? Oui, mais c’est assez médiocre. Est-ce pour cela qu’il s’engage en tant que sergent de la police impériale ? Peut-être par soif d’aventures. Par l’effet inconscient d’une sorte d’atavisme. En tout cas, il part pour la jungle birmane pour très vite en revenir. Pour de plus amples détails, lire Une histoire birmane (1934). Et comprendre pourquoi la culpabilité qui le ronge d’avoir « été l’exécutant d’un système d’exploitation et d’oppression » le pousse à démissionner et à rentrer en Angleterre.
Éric Blair entend devenir écrivain. Puisqu’il n’a pas de don particulier pour l’écriture, il travaille. Écrit. Observe. Explore les bas-fonds londoniens, et continue de travailler. Poèmes. Esquisses de romans. Auparavant, il a vécu à Paris, exercé un peu tous les métiers. Journaliste au Monde communiste d’Henri Barbusse. Plongeur dans un grand hôtel. Et toujours rien, pas un livre, aucune nouvelle. À Londres, après avoir vagabondé abondamment avec tous les exclus du partage, il doit bien se résoudre à l’évidence. Il est rincé. Fauché. Il accepte un poste d’enseignant dans le Middlesex. Sauf qu’une vocation ne se décommande pas facilement.
De son nouveau confort il profite pour ordonner ses impressions de trimardeur parisien et londonien. Ça donne Dans la dèche à Paris et à Londres. Là, il prend alors le pseudo de George Orwell. Et dans la foulée écrit Une histoire birmane. Retour à Londres et découverte d’Ulysse de Joyce. Nouvelles publications. Nouveaux semi-échecs.
Et quoi d’autre ? Un mariage. Sa conversion au socialisme, son engagement en Espagne pour prendre part à la guerre entre républicains et franquistes. Dès son retour, le pacte germano-soviétique le détourne du militantisme. Il clame son pacifisme.
Durant la Deuxième Guerre mondiale, il produit des émissions culturelles à la BBC. Patriote, guerre contre l’Allemagne oblige, mais d’abord trotskyste. Son œuvre ? Le meilleur est à venir. La ferme des animaux, puis 1984. Le pire aussi, avec la tuberculose.
Sur sa tombe, aucune mention à son nom de plume Eric Blair. 1903-1950. George Orwell, lui, est intemporel. 1984 l’est aussi. À l’origine, le roman devait s’intituler Le dernier homme en Europe. Puis 1948. Mais face au refus de son éditeur, Orwell se décida, après un petit tour de passe-passe – inversion de sa date d’écriture – à le renommer. Et à le remanier pour lui conférer une dimension plus anticipatrice, plus futuriste.
Le roman paraît quatre ans après La ferme des animaux dont la publication s’était vue reportée d’un an parce que son contenu, une analogie – même sous le prétexte de la fable animalière – trop désagréable à l’endroit du totalitarisme stalinien, risquait de froisser la susceptibilité moustachue de l’allié temporaire de Churchill.
Winston travaille au ministère de la vérité : autrement dit à la falsification de tout ce qui pourrait nuire à un certain idéal. Il se décide à tenir un journal où enfin coucher doutes et ressentiments. Normalement, un tel acte est impossible. Chez chaque habitant, en plus de tous ceux installés dans les lieux publics, se trouve un télécran, mi-système de surveillance par vidéo, mi-télévision dans sa version la plus publicitairement abrutissante ; télécrans qui non seulement déversent le flot ininterrompu de la propagande, mais en sus permettent à la police de voir et entendre tout ce que vous faites. Sauf que chez Winston, un recoin se trouve hors champ.
Alors, il donne libre court à ses pensées. « Big Brother is watching you ». Ce grand frère, rien de fraternel chez lui, est un voyeur majuscule, général surveillant tout ou partie, tout et partout. Et ce grand frère porte une moustache noire. Peut-être celle de Staline. Mais l’intérêt du propos est ailleurs. Ce sont bien les formes de totalitarisme que 1984 entend disséquer puis dénoncer. Existantes. À venir. Et d’où qu’elles viennent.
Ce qu’Orwell dénonce, c’est l’endoctrinement des masses dès le plus jeune âge, le lavage du cerveau permanent, l’oblitération du moi, la désinformation et le trucage récurrent de l’information : le travail de Winston, personnage principal, n’est-il pas de falsifier les archives historiques pour qu’elles soient en conformité avec les thèses du parti unique ?
1984 est une parabole quand La ferme des animaux était une fable. Animalière, la fable. Hyperbolique, la parabole. Pour ce qu’on sait notamment de l’essor actuel des systèmes de vidéosurveillance. Au départ un postulat prémonitoire. Le monde est politiquement réparti en trois blocs : l’Océania, l’Estasia et l’Eurasia. Dans les années cinquante, trois cataclysmes nucléaires ont ravagé la planète. Orwell se fait ici l’écho des craintes surgies en son temps. Ces trois blocs se livrent une guerre perpétuelle. Une guerre non pas froide mais glaciale. À leur tête des potentats censés défendre la cause du peuple, lequel a été relégué en bas de l’échelle depuis le premier jour.
1984 est une contre-utopie. Une noirceur lucide rien que de songer à cette fameuse « novlangue » qui vise dans l’appauvrissement planifié du langage à se prémunir contre toute forme de pensée subversive. Big Brother is watching you. Longtemps déjà que ça nous regarde.